des Emotions et des Mots

Décryptage d’une séance de CPA
(En rouge, le texte pédagogique, en noir, le texte de CPA proprement dit, produit par la patiente par mon intermédiaire)

Afin d’être la plus didactique possible et pour éclairer les plus sceptiques d’entre vous sur le procédé, je vais vous décrypter une séance de communication profonde accompagnée et les phases de production du texte d’une patiente.


EXEMPLE N° 3


Cas particulier d’une patiente Alzheimer, privée de l’usage de la parole
Sur la demande de sa fille, je rencontre madame T., 89 ans, souffrant de la maladie d’Alzheimer depuis 16 ans, résidente d’une EPHAD depuis 5 ans. Elle ne parle plus depuis 3 ans.
J’ai demandé à sa fille de préparer notre séance, à savoir réfléchir à des questions qu’elle veut poser à sa mère pour ré-initier le dialogue, afin de s’enquérir de son bien-être ou de son mal-être, de ses angoisses, etc…
En début de séance, j’explique à madame T. par quelques mots simples, ce que l’on va faire toutes les 3 : sa fille lui posera les questions et je transcrirais ses réponses en lui prenant la main, en ressentant ses énergies pour taper sur mon clavier d’ordinateur. Sa fille lira ses réponses à haute voix au fur et à mesure de ma frappe pour qu’un dialogue des plus fluides s’installe. Nous démarrons. Lors de mon explication, madame T ne réagit pas.
La CPA commence :
D’emblée, madame T. : « bonjour je suis contente qu’on essaie votre technique. »
Sa fille : « as-tu mal quelque part ? »
Mme T. : « Je n’ai pas forcément mal, j’en ai assez d’être à la même place, je voudrais bouger d’endroit, je voudrais me promener, voir un autre endroit de la maison, je me sens isolée du monde mentalement mais aussi physiquement. Je voudrais voir du mouvement. »
Sa fille : « es-tu bien ici ? »
Mme T. : « Oui, j’aime beaucoup »
Sa fille : « Où voudrais-tu aller ? »
Mme T. : « Dans le petit salon, voir du monde, oui, oui, voir du monde »
Sa fille : « ça te ferait plaisir ?
Mme T. : « Oui c’est vrai, c’est sûr, aller voir du monde ! » puis elle me fait comprendre qu’elle s’adresse à sa fille : « Tu te donnes beaucoup de mal pour moi, prends soin de toi, ne t’en fais pas, on s’occupe bien de moi ici ! Elles sont gentilles mais ce n’est pas comme à la maison et j’ai compris que seule je ne suis plus rien ! »
Sa fille : « Voudrais-tu voir plus de monde ? »
Mme T. : « Bien sûr, j’aime voir du monde mais je ne suis pas intéressante, je suis un peu inerte .Que puis-je leur raconter ? »
Sa fille : « les réunions de famille te manquent ? »
Mme T : « Tout le monde me manque, oui. J’aimerai bien comme au bon vieux temps mais ça doit être compliqué pour l’hôpital .Pour F. (son autre fille) : Ça me fait beaucoup de peine qu’elle soit comme ça ; Il faut lui dire et lui dire aussi que je l’aime très fort »
Sa fille : « tu sais, F., elle fait comme elle peut… »
Mme T. : « Elle fait toujours comme elle peut, je sais .Je serais heureuse de passer un moment avec elle ; c’est bien de me tenir la main comme tout de suite. Je sens mieux votre présence à tous. Juste sentir pas forcement parler. »
Sa fille : « Tu aimerais écouter de la musique ? »
Mme T. : « Oui, la musique est douce pour mon cœur. Mais est-ce qu’il y a un appareil à musique pour mettre des valses ? »
Sa fille : « Et la radio qui est là ? »
Mme T. : « Ca fait trop de bruit. C’est un peu triste j’ai besoin de mouvements gais. »
Sa fille : « Et les morceaux de jazz ? »
Mme T. : « Je ne me rappelle plus bien mais je veux bien essayer »
Sa fille : « et le bruit qu’on entend dans le couloir de la chambre d’en face ? »
Mme T. : « C’est un peu trop fort et criard »
Sa fille : « Tu as mal quelque part ? »
Mme T. : « J’ai du mal à sentir mon corps, je suis comme dans du coton ; pas vraiment de douleurs particulières mais c’est tout diffus ; j’ai mal partout et nulle part. »
Sa fille : « Tu es bien positionnée comme ça ? » (Elle est dans un fauteuil face à la fenêtre en position semi-allongée)
Mme T. : « Ça va, mais j’ai souvent le soleil dans l’œil. De la douceur, je veux de la douceur dans mes yeux, dans mes oreilles et dans mon cœur »
Sa fille : « Est-ce que tu es bien dans ton lit la nuit ? »
Mme T. : « oui, mais la nuit, le jour, il n’y a pas beaucoup de différence. J’ai souvent un peu trop chaud. Marre de cette couverture de vieille sur mes jambes !! Là, il fait un peu trop chaud. »
Sa fille : « Et tes chemises de nuit ? »
Mme T. : « elles sont trop chaudes »
Sa fille : « c’est vrai, ce serait mieux un peu plus fin. »
Mme T. : « Pourquoi croit-on toujours que les vieux ont toujours froid ! »
Sa fille : « Tu as toujours trop chaud ? »
Mme T. : « pas toujours, faut réfléchir !! Ce n’est pas dur à trouver !! »
Sa fille. : « Est-ce que les dames te font mal quand elles te tournent ? »
Mme T. : « Je sais que c’est compliqué à faire, faut pas trop qu’elles s’inquiètent. Elles sont gentilles, je suis vieille et amorphe. »
Sa fille : « Pourquoi quand les dames te déshabillent, tu as tendance à te crisper ? »
Mme T. : « Je voudrais le faire toute seule comme avant ! »
Sa fille : « Ça te gêne ? »
Mme T. : « ce n’est pas catastrophique non plus, juste le faire doucement et de manière plus intime.
Sa fille : « Et la douche, tu aimes ? »
Mme T. : « J’aime bien me sentir fraîche, la douche c’est agréable et juste le gant quand je suis un peu fatiguée »
Sa fille : « et dans ta chambre, ça va ? »
Mme T. : « C’est un peu triste d’être toujours toute seule ; je vais être seule dans pas longtemps donc voir du monde pendant qu’il est encore temps !! Le monde, c’est la vie. Elle va tellement me manquer !!»
Sa fille : « Tu as peur de la mort ? »
Mme T. : « Je me suis habituée à l’idée… »
Sa fille : « Tu as envie de mourir ? »
Mme T. : « j’embête suffisamment le monde ! Ce serait raisonnable de partir mais les forces en moi me retiennent avec vous pour mon plus grand bonheur !!Merci d’être là, présents »
Sa fille : « Veux-tu voir un prêtre ? »
Mme T. : « Ce serait beau, je veux bien qu’il me parle de Dieu. Parfois, j’ai terriblement peur et parfois je me dis que ce serait doux…Après, je m’en fiche un peu, ce qui compte, c’est le moment où on part. C’est ça qui me fait peur !! »
Sa fille : « ça, c’est comme tout le monde.. »
Mme T. : « Je suis comme tout le monde !!!Ne l’oublie pas !!!! »
Sa fille : « Et les compotes, tu les aimes ? » (Sa fille lui amène régulièrement des compotes et veut savoir si les parfums lui plaisent)
Mme T. : « Oui, j’aime .Ça va, ce n’est pas comme à la maison…du frais, quand il fait chaud…du doux. Faites-moi plaisir ! Je préfère du sucré même si ce n’est pas ou moins raisonnable !! »
Sa fille : « et les parfums ? »
Mme T. : « Ça va …change de parfums ; je ne sais pas ce qu’il y a comme parfum mais pomme toute seule, ça m’irait bien. Je sais que tu veux bien faire mais pruneau, bof, bof, moins bon… myrtille ? Ce n’est pas très sucré. Cerise ? Faudrait que je goûte à nouveau ! Tu poses trop de questions !!!Ca libère bien ce qu’on fait. Je sens de l’énergie dans ma main… »
Sa fille : « et le médecin ? »
Mme T. : « Le docteur ? Il va trop vite ici. Il ne sait pas que je comprends ce qu’il raconte ? Un peu de décence devant moi !!! MAIS je ne veux pas que tu lui dises !! »
Sa fille : « tu parles du nouveau médecin ? »
Mme T. : « oui, le nouveau ! Pas bien ! L’ancien, mieux mais pas terrible et pas très humain pour un docteur d’EHPAD !! Il ferait mieux de travailler dans une morgue !! » (J’apprendrai après la séance que cette personne n’avait jamais eu la langue dans sa poche…) La nouvelle, (médecin femme) elle ne me regarde même pas .Ils ne comprennent rien, ils nous prennent pour des légumes… C’est un secret entre nous trois hein ? C’est quoi ce bruit ? Pschitt … Ah oui, je fais pipi …Ca m’ennuie de faire ça devant vous, je voudrais vous faire sortir quand il y a ce bruit pschitt ou aussi quand je veux être tranquille….Je vous aime tous très fort »
Sa fille : « Tu veux que je sorte ? »
Mme T. : « tu peux rester, j’ai honte d’être devenue comme ça ! Quel spectacle j’offre à mon fiancé (son mari est aussi résident de la maison et vient la voir matin et soir) Quelle dégradation du corps MAIS pas de l’esprit !! Mais ça, personne ne le ressent, c’est ça le plus compliqué à vivre ! Mais je ne vous en veux pas. (Sa fille prise par l’émotion lui dit quelques mots tendres)
Mme T. : « Doucement, tu parles trop vite, je suis vieille quand même donc là-haut, ça tourne un peu moins vite !! Tues toujours ma petite fille même si tu es un roc qui pousse tout sur son passage ! »
Sa fille : « C’est difficile de vieillir ? »
Mme T. : « Ce n’est pas simple mais on se résigne dans mon état ; la vieillesse est l’acquisition de la raison ! »
Sa fille : « Tu penses souvent à ta maison ? »
Mme T. : « Oui ! La maison me manque. On ne peut pas dire que je me plaise ici mais je suis plutôt bien. »
Sa fille : « Tu es contente que le pépé soit là ? » (Le pépé désigne son mari dans la bouche de sa fille)
Mme T. : « Bien sûr que je suis contente mais ça me fait de la peine qu’il me voit dans cet état ! »
Mme T. s’adresse à moi : « c’est gentil de faire ce que vous faites, c’est bien agréable de me sentir écoutée, je suis tellement isolée dans mon silence…il est doux aussi ce silence au regard de ce qui se passe en fasse … (sa voisine d’en face dans le couloir ne cesse de hurler …)
Sa fille : « qu’est-ce que je peux faire de plus pour toi ? »
Mme T. : « Laisse parler ton cœur, je n’ai besoin de rien de matériel ou si peu… de la douceur … »
Sa fille : « maman, on va devoir bientôt s’arrêter.. »
Mme T. : « Je n’ai pas envie que vous partiez mais il le faut ; je suis un, peu fatiguée et émue aussi. Je veux bien me reposer maintenant. Mais promettez-moi de revenir toutes les deux ! Merci beaucoup, merci de vous occuper de moi alors que je ne vous donne rien en échange »
Sa fille : « Qu’est ce qui se passe maman quand tu te mets à pleurer ? »
Mme T. : « Je pleure sur ma vie passée, les évènements autour de moi de l’instant me rappellent quelque chose et je craque dans mon petit moi … et je ne peux pas partager ! Mon Dieu, que c’est difficile ! Vous pouvez me laisser maintenant… »
Sa fille (a du mal à s’arrêter tant l’émotion de l’échange retrouvé avec sa mère est grande) : « Tu veux être où le matin ? »
Mme T. : « Le matin, c’est la vie !! Debout (ailleurs que dans son lit) c’est bien ! Je voudrais avoir un rythme mais c’est un leurre ! Faites au mieux pour vous aussi (dans l’intervalle, deux aides-soignantes sont entrées, nous ont fait une remarque étonnée sur le changement du visage de leur résidente qui leur semble plus présente que d’habitude, et la dernière phrase s’adresse à elles) je suis tellement lourde … pas en poids mais au figuré. Mais c’est délicat de vous répondre pour tous les jours en général… parfois je n’ai pas envie de me lever mais je ne peux pas me faire comprendre…. »
Sa fille : « et tes dents maman ? »(Les aides-soignantes ont remarqué un inconfort au brossage des dents)
Mme T. : « je remue mes dents mais je ne maitrise pas bien ; j’ai un peu mal mais pas plus qu’ailleurs ! Après la brosse à dents, je me sens fraîche ! »
Je repose doucement la main de Madame T. sur sa cuisse. Je lui dis que c’est fini pour cet après-midi et là, petit miracle de la vie, avec une énergie inutilisée depuis bien longtemps elle fait un geste pour me ressaisir la main et me la serre vivement…
A la visite suivante de sa fille, une semaine plus tard, le personnel avait mis madame T. dans un endroit plus vivant. Quand sa fille s’est approchée pour lui dire bonjour, madame T. lui a dit à haute et intelligible voix : « MERCI » !
Pourtant, elle ne parlait plus depuis 3 ans …

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